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La Résidence du Bon Repos - Ludivine Briquet

La Résidence Du Bon Repos

Préambule :

Chaque fait divers est source d'inspiration. Ce dernier, plutôt récent, a attiré mon imaginaire. Ce qui m'a permis de broder une intrigue... un petit conte de fait divers.

Je me suis aussi basée sur le dicton anglais « Not in my backyard » ( que l'on peut traduire textuellement par : pas dans mon jardin), il est de circonstance dans cette nouvelle...

Enjoy !

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms d’entreprises, des situations existantes ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.


CHAPITRE 1 : La Résidence du Bon Repos

Il était une fois, dans un quartier résidentiel d’un petit bourg breton, un événement qui allait bouleverser la vie de ses habitants. La paisible Résidence du Bon Repos fut secouée par de terribles secrets et divers non-dits qui changèrent à jamais la quiétude de ses occupants.
Une dizaine de maisons construites dans les années 1990 abritaient des familles ou couples ou célibataires de différents horizons. Les habitations étaient positionnées à distance raisonnable les unes des autres et orientées sans réel vis-à-vis, ce qui était fort appréciable de nos jours où le mètre carré devenait une denrée rare. Une allée centrale séparait les deux rives paires et impaires de la résidence et chaque foyer disposait d’un espace honorable devant pour se stationner. Du numéro un au numéro dix, les demeures de plain-pied ou à étages se succédaient dans un même alignement jusqu’au fond, un peu plus évasé où les maisons avaient été légèrement décalées pour laisser la place à un retournement en guise de cul-de-sac. Cedit « retournement » fut le sujet de conversation principal qui anima la dernière Fête des Voisins. Chaque année, la plupart des voisins pouvait se réunir sous cet ingénieux prétexte qui permettait de partager des apéritifs dînatoires, où les langues se déliaient. Tantôt pour les bonnes causes et échanges de bons procédés, tantôt pour s’unir en une action contre un nouveau venu à mettre au pas. Tout le monde ne participait pas, certains ne venaient pas de peur de règlements de comptes ou d’autres préféraient la tranquillité d’une soirée chez eux ou avec leurs amis.
Cette année, l’assemblée était assez grande. Quelques personnes ne pouvaient pas venir chaque année ou avaient d’autres impératifs. Mais cette fois-ci, la fête battait son plein et les discussions allaient bon train autour du barbecue et sous le barnum. Les enfants virevoltaient partout dans le lotissement comme des rois, le quartier étant bouclé. Même le temps breton était de la partie, l’éclaircie s’était installée une heure avant le démarrage de la soirée. Tout était parfait. Et tout le monde d’accord sur un même sujet de conversation : la construction d’une résidence supplémentaire au fond, après le « retournement » qui officierait comme entrée pour desservir cette extension. Les habitants de la première division se lamentaient à ce sujet. Ils allaient perdre en calme... Des travaux pendant des mois... De gros engins de BTP allaient défiler... Il y aurait danger pour les enfants... Le bitume serait certainement à refaire après... Qui paierait ??... Et les nouveaux arrivants, il faudrait les encadrer, leur présenter les « règles » à respecter... etc.
Ils n’avaient pas eu le choix ni leur mot à dire, le terrain du fond était un champ sur lequel la mairie avait exercé son droit de préemption. Il fallait construire des logements. Le bourg étant très plébiscité, car bien desservi et proche d’une grande ville. Et un matin de printemps morose, les habitants virent débarquer des tracteurs et pelleteuses à travers des nappes de brouillards. La Résidence du Bon Repos venait de perdre son statut bien nommé. La guerre aux incivilités était déclarée...


CHAPITRE 2 : Les Gaggini (numéro 10)

Le débarquement des engins perturba immédiatement la vie des habitants du quartier. Les employés des travaux ressentirent l’hostilité envers eux et les promoteurs et chefs de chantiers n’entendaient que doléances jour après jour. Trop de bruits... Les tracteurs et bétonnières roulaient trop vite dans laréside nce... Ils travaillaient jusque tard... Le samedi... La route de passage était laissée sale... etc. C’est ainsi qu’un soir, une réunion de chantier improvisée se fit dans le plus grand silence et la plus grande discrétion pour ne pas attirer plus l’attention. Une sombre décision devait être prise. M. Gaggini ne tint pas compte de cet attroupement en rentrant de son travail ce soir-là, regardant d’un mauvais œil ce rassemblement. Ils avaient dû casser une canalisation ou briser la fibre optique avec un peu de chance, dégourdis comme ils sont ! Les travaux l’ennuyaient encore plus que les autres personnes du quartier, car il avait eu le bonheur d’être le dernier habitant dans le cul-de-sac, mais se trouvait malheureusement aujourd’hui le premier impacté par le chantier. Il vivait sans clôture pour border le terrain en friche. Depuis que les grandes manœuvres avaient débuté, des tranchées se creusaient de son côté et sur tout l’arrière de sa parcelle, et remonteraient jusqu’au numéro deux de la résidence. En attendant, il s’était rendu à l’évidence, il lui faudrait monter une palissade pour se protéger du nouveau
voisinage.
Il rentra donc sa voiture dans son garage en pestant contre les marques de boues devant sa maison et les trous béants en mitoyenneté de son terrain. Ah ! s’il était chez lui, en Corse, cela ne se passerait pas comme cela. Il ne se laisserait pas envahir si facilement ! Mais c’était du passé tout cela... Seulement, les employés du chantier allaient le ramener à d’anciens plans machiavéliques rapidement. En dégageant une canalisation à l’air libre, ils avaient aussi mis à l’air un encombrant fardeau qui menacerait instantanément le projet immobilier s’il était découvert. Les ouvriers exécutèrent les ordres quand la décision fut prise et promirent silence et reconnaissance au travers d’une prime de fin de chantier.
Ce fut avec une certaine appréhension que M. Gaggini attendit le lendemain le paysagiste pour un devis, pour prévoir une clôture et un décor pour cacher tout ce chamboulement de vis-à-vis. M. Gaggini n’était pas jardinier et encore moins manuel. Les devis pour travaux l’horrifiaient toujours. Il négociait à chaque fois au plus près. Il s’imaginait déjà un coût démesuré, mais ce serait le prix de la tranquillité et Mme Gaggini ne voulait absolument pas faire appel à un bricoleur quelconque, il y avait un standing à garder dans le quartier et montrer aux futurs habitants, combien leur maison était belle et bien entretenue. M. Gaggini tuait donc son impatience en longeant la tranchée de côté, moitié béante, moitié recouverte. Il repensa à la réunion de la veille au soir et s’interrogea s’ils avaient dégradé quelque chose finalement. Il remonta lentement de son côté et vit le paysagiste arriver, au moment où une motte de terre pas tout à fait bien égalisée attira son attention. La curiosité piquée, il se demanda ce que cette motte faisait dans son jardin. Il se rappela vaguement que le fond avait été sondé puis recouvert grossièrement au début des travaux. En se rapprochant, il nota des morceaux blancs qui dépassaient légèrement. En creusant du pied, M. Gaggini resta stupéfait. Il venait de mettre à nu un crâne humain et quelques os. Interdit, il entendit son épouse babiller avec le paysagiste. Il se précipita comme un fou au-devant d’eux et hurla au jardinier qu’il pouvait partir, ils n’avaient plus besoin de lui. Sa femme fut interloquée et insista. M. Gaggini haussa le ton tant et si bien que le pauvre paysagiste prit les jambes à son cou et jura de ne jamais revenir dans le quartier et passerait le message à ses collègues. Mme Gaggini, maintenant muette, regardait son mari et attendait des explications.
– Viens voir, souffla-t-il.
Elle le suivit docilement et resta à son tour bouche bée. Ils discutèrent à voix basse, pour ne pas que des voisins entendent. On ne sait jamais. Il avait déjà suffisamment attiré l’attention en s’emportant contre lepaysagiste. Ce n’était pas possible , qu’est-ce que ces os faisaient là ?
La question principale de M. Gaggini était de savoir si quelqu’un avait vu ce cadavre, à part eux. Il pensa à la réunion de la veille, mais l’attroupement était plus loin dans le terrain en friche. Pour lui, cela avait été remonté à la surface quand le sol avait été sondé pour trouver si les canalisations passaient bien à cet endroit, pour raccorder la nouvelle résidence. Mais derrière une tractopelle, l’employé n’avait pas remarqué ce que la terre avait mis à l’air sinon, cela se serait su rapidement. Les époux Gaggini s’attelèrent promptement avec des outils et des seaux pour évacuer l’encombrante découverte dans le cabanon. Un voisin les interpella, il n’avait jamais vu M. Gaggini avec une pelle à la main :
– Oh ! M. Gaggini, vous avez sorti la grosse artillerie, dites donc ! Vous avez trouvé de l’or ou un cadavre ??!
Et le voisin de rigoler euphoriquement. Et M. Gaggini de blêmir en s’accrochant au manche de sa pelle.
– Non, voyons, quelle idée ! Nous avons mis la main sur un nid de taupes ! On en profite ! inventa-t-il rapidement.
– Okay, bon courage alors, s’en fut le riverain du numéro un.
– C’est Belon avec son Cocker qui pisse partout. Il furète tout le temps celui-là, maugréa M. Gaggini à sa femme. Bon, on a tout ?
– J’en sais rien, moi, je n’ai pas l’habitude de ramasser des os ! S’offusqua-t-elle.
Oh la la, c’était si simple jusqu’à présent ! Mais avec son casier judiciaire pour une sombre affaire d’abus de biens sociaux en Corse, M. Gaggini ne pouvait se permettre d’attirer l’attention sur lui. Il devait faire profil bas. Ils étaient venus s’installer en Bretagne contraints et forcés, pour repartir à zéro. Il était hors de question de se faire remarquer avec un cadavre dans le jardin.
– Que comptes-tu faire ? lui demanda sa femme le soir, après une bonne douche et une rasade de Martini bien tassé.
– Le refiler aux Cubains, en face !
On ne s’encombre pas de scrupules ! Pas avec son passé. Il avait recommencé une vie d’homme d’affaires respectable. Il était en vogue sur le marché des applications mobiles et comptait bien perdurer. Et puis, il avait une dent contre ses voisins Cubains qui faisaient tout le temps la fête et utilisaient son emplacement de parking devant la maison. Et leur gros chien baveux, un chien des Pyrénées, ici, en Bretagne ! Pfff !

CHAPITRE 3 : Les Da Silva (numéro 9)


Et c’est bien Dogo, le fidèle chien des Pyrénées de la famille Da Silva qui fut le protagoniste de cette matinée de dimanche, qui s’annonçait pourtant tranquille. Les Da Silva étaient une tribu pleine de vie, avec quatre enfants, Dogo, et des amis qui défilaient constamment pour des repas copieux. M. Da Silva travaillait comme plombier et était reconnaissant d’être en Bretagne pour la liberté qu’offrait la France à sa famille. Cuba était leur patrie et ils y retournaient tous quelquefois, mais le voyage était long et cher. M. Da Silva étant le seul revenu du foyer, les dépenses
étaient comptées, mais ils ne manquaient de rien, et les petits boulots en aparté arrondissaient les fins de mois et leur permettaient de prétendre à cette location dans un quartier si calme. Cependant, certains voisins, proches, ne les percevaient pas de la même façon, supportant leurs repas conviviaux tardifs et les rassemblements d’enfants et divers copains bien bruyants. Bref, la vie version cubaine tranchait un peu à la Résidence du Bon Repos.
Ce beau dimanche de juin, les Da Silva attendaient comme à l’accoutumée des amis et autres bambins et adolescents pour un barbecue. Au grand dam de leur co-voisinage. M. Da Silva commençait à faire prendre des braises tout en surveillant du coin de l’œil sa progéniture jouant avec Doo. On ne sait jamais les réactions d’un canidé si impressionnant face à un geste des enfants mal interprété. Depuis la terrasse, il les trouvait d’ailleurs drôlement agités. Il quitta son barbecue pour aller voir ce qui se tramait dans le fond du jardin, entre le cabanon et le composteur. Ils avaient dû
tomber sur une pauvre bestiole à moitié morte et jouaient avec. À moins que cela ne soit compatible avec ses grillades, ladite bestiole finirait dans un sac poubelle d’ici quelques minutes. Il s’arrêta net devant la trouvaille.
– Regarde ce que Dogo a trouvé, papa, c’est super ! s’exclama son petit dernier du haut de ses cinq ans. « Super » n’était pas le mot auquel pensait M. Da Silva, dans sa langue natale. Son chien avait, semble-t-il, découvert un « super » os de bras à ronger et il pouvait distinguer dans le trou creusé par Dogo un bout de crâne humain qui dépassait. Branle-bas de combat ! M. Da Silva envoya les enfants vers l’intérieur de la maison et cria à sa femme de les garder avec elle. Dogo serait plus facile à gérer. Mais ce dernier avait un trésor qu’il comptait bien défendre et grignoter pendant un certain temps. Le molosse fut récalcitrant. Et les invités commençaient à arriver. M. Da Silva entendit son copain Marco beugler qu’il exigeait une bière fraîche, car il était déshydraté d’être venu à vélo. Des rires fusèrent, mais M. Da Silva ne rigolait pas et Dogo non plus. Le chien ne voulait rien lâcher. Aucune autorité sur le poids lourd canin qui fut pourtant, quelques années en arrière, une peluche si docile. M. Da Silva dut battre en retraite et interdit à tout le monde d’aller vers Dogo dans le fond du jardin. Il expliqua que le chien gardait jalousement un nouveau jouet qui l’excitait particulièrement et le rendait un peu trop agité. Mieux valait le laisser en paix pour qu’il se calme. M. Da Silva sua à grosses gouttes tout le long du barbecue ; non pas à cause de la chaleur ambiante, ni des braises, mais il guettait nerveusement son chien qui s’ébrouait dans son coin, heureux. Tellement heureux qu’il se décida à venir partager son humérus avec les invités et l’apporta fièrement à son maître qui avait malheureusement baissé les yeux et sa garde pendant le service des merguez. Cela jeta un froid à la tablée. Sauf pour Marco qui avait avalé trois ou quatre bières et trouvait cela très drôle. M. Da Silva expliqua que c’était un jouet et se précipita dans le fond du jardin pendant que Dogo aspirait maintenant à une saucisse bien cuite. Il découvrit l’ampleur du désastre. Il devait bien y avoir un cadavre complet sous ses yeux. À moitié baveux des léchouilles de Dogo. Il fallait agir vite. Il attrapa dans son cabanon un sac pour les herbes mortes et enfourna ces restes humains rapidement. Les invités le réclamèrent. Les enfants voulaient venir voir. M. Da Silva peinait à tenir tout le monde à distance. Il
camoufla du mieux qu’il put le sac entre la tondeuse et les vélos. Il devrait l’enlever de cet endroit, ou sa femme le trouverait. Il ne manquerait plus qu’elle emmène cela à la déchetterie ! Il revint vers la terrasse et se composa comme il put une figure plus légère et expliqua avoir caché les
jouets du chien. Il passa l’après-midi à regarder Dogo lécher son humérus et bouillait d’impatience que tout le monde parte pour pouvoir agir.
En début de soirée, enfin, certains convives commencèrent à vouloir lever le camp. Mme Da Silva s’empressa de parler du prochain repas, des restes à finir, de prolonger cet instant « calme » sous le beau soleil breton... et Marco de faire savoir que dans pas très longtemps, ce serait l’heure de l’apéritif ! M. Da Silva intervint fermement. Non ! Ce ne serait pas possible cette fois, il avait prévu autre chose. Il n’y avait plus assez de nourriture, ni boissons. Sa femme était interloquée, ce n’était pas le genre de la maison. Mais M. Da Silva tint bon. Les invités sentirent un vent quelque peu houleux se soulever au numéro neuf de la Résidence du Bon Repos et décidèrent de rentrer. Marco fut escorté de force par un
convive, emportant son vélo dans le coffre de la voiture. Marco ronflait déjà à l’arrière du véhicule, à peine tourné au coin de la rue, bercé par le ronron du moteur. Mme Da Silva fut chagrinée et entreprit de bouder et le fit savoir en rangeant bruyamment la vaisselle. Ne travaillant pas, les week-ends entre amis étaient source de bien-être et réconfort pour elle, qui gérait la maison et les enfants toute la semaine, sans voir son mari qui enchaînait les petits jobs après son vrai travail. Et c’est pour cette raison que M. Da Silva était très nerveux. Leur statut ici ne dépendait que de lui et de son emploi stable pour le précieux visa accordé et soumis à reconduction régulièrement. Si un incident aussi énorme que ce corps découvert dans leur jardin venait à se savoir, il perdrait tout et tout le monde devrait repartir à Cuba. Ce serait trop difficile.
Comment ce cadavre était-il arrivé là ? Dogo avait mis du temps à le trouver ! C’était sûrement lié aux travaux mitoyens avec cette satanée résidence « bis » qui faisait tant parler le quartier. Ils avaient charrié tellement de terre qu’ils avaient dû remonter à la surface cette dépouille. M. Da Silva se demanda quand même qui cela pouvait-il bien être ? Il transpirait toujours tandis que Dogo avait lâché son os pour jouer avec les enfants, comme à son habitude. M. Da Silva l’attrapa précipitamment et alla le fourrer dans le sac dans le cabanon de jardin. Son téléphone sonna au même moment. C’était Mme Fribourg, du numéro trois de la résidence. Elle était seule et arrivée depuis peu dans sa maison. Elle l’appelait souvent pour des services et petits travaux et cela arrangeait bien M. Da Silva pour ses fins de mois. Il décrocha machinalement, toujours très nerveux. Elle lui demanda s’il pouvait venir dans la semaine pour élaguer les haies et emmener le tout en déchetterie. M. Da Silva était trop préoccupé et voulait décliner de prime abord quand son regard se posa sur le sac d’os... Finalement, ce serait une bonne idée. Un peu de jardinage lui ferait faire de l’exercice et lui rapporterait quelques sous... et une cachette adéquate. M. Da Silva retrouva le sourire et promit de passer dès le lendemain et se proposait de tondre aussi la pelouse pour le même tarif ! La tranquillité n’avait pas de prix ! Très soulagé, M. Da Silva put alors se détendre après avoir fermé le cabanon de jardin à double tour et gardé la clé avec lui. Il lui fallait maintenant affronter un autre canidé qui lui montrerait les dents toute la soirée : Mme Da Silva !


CHAPITRE 4 : Madame Fribourg (numéro 3)


Mme Fribourg était une jolie jeune femme, un peu rondelette et fort joyeuse. Elle venait de s’installer dans la résidence après un divorce pénible dont le pécule lui avait permis l’acquisition de cette maison de plain-pied, au numéro trois. Son petit nid, qu’elle aménageait à son goût, prenait forme grâce à son charmant voisin du fond, un Cubain très habile de ses mains. Il lui rendait des services et elle évitait des sommes astronomiques en main d’œuvre. Ce qui l’autorisait à réaliser les agencements de ses rêves et de faire une bonne action en faisant appel à ce voisin, qui avait bien besoin d’arrondir ses fins de mois. Ce fut donc avec un grand sourire qu’elle ouvrit la porte à M. Da Silva le lendemain après-midi, pour attaquer la corvée de taillage printanière des haies.
Mme Fribourg avait confiance en M. Da Silva. Elle n’était pas de nature méfiante et malgré un mariage qui avait houleusement fini, elle n’avait gardé aucun ressenti. Elle avait tourné la page. D’autant plus que ses charmes agissaient terriblement sur le genre masculin et Mme Fribourg, redevenue demoiselle officiellement, y trouvait son compte. Non pas auprès de M. Da Silva, qui, cependant, devait glisser un œil de temps à autre dans l’échancrure d’un décolleté généreux, mais auprès d’un autre habitant, qui avait rapidement succombé. La Fête des Voisins étant une source de rencontres inattendues... Toute à sa joie de s’affairer dans le jardin par ce bel après-midi de début de semaine, Mme Fribourg ne s’occupa que de ses précieux rosiers et ne prêta aucune attention à M. Da Silva qui s’attelait sans relâche aux haies, à la pelouse, avec force allers-retours du cabanon à sa remorque pour y déposer les déchets verts. Quand il eut fini, il promit d’aller en déchetterie le lendemain, encaissa allégrement l’enveloppe préparée par Mme Fribourg et mit les voiles, un grand sourire aux lèvres. Mme Fribourg le trouvait drôlement gai et pensa qu’il devait être content du travail accompli. Il est vrai que les premiers entretiens printaniers étaient une corvée mais cele changeait l’allure des extérieurs et
réveillait la nature. Elle prit donc le temps de flâner dans son jardin et de l’admirer, de ramasser une branche de haie oubliée çà et là, de regarder les bourgeons qui se manifestaient, puis rangea ses outils dans la cabane prévue à cet effet. Il était près de dix-huit heures, elle devait se hâter et se faire belle, car elle avait de la visite ce soir. Son habituel cinq à sept, qui se passait en réalité de dix-neuf à vingt voire vingt-et-une heures ! Ses yeux se posèrent sur le composteur à côté du cabanon. Il y en avait un à chaque maison, cela faisait partie des aménagements communs attribués à la construction de la résidence. Mme Fribourg ne s’en servait pas. Elle aimait jardiner et maintenir son terrain fleuri, mais de là à avoir un potager et composter... Cela la rebutait. Elle l’avait donc mis en vente sur le fameux site Le Bon Coin. Elle avait eu une demande pour l’acheter. Les personnes intéressées devaient passer le lendemain soir pour conclure la négociation. Mme Fribourg était contente de s’en débarrasser et de gagner quelques euros sur la transaction. Ce qui lui permettrait certainement de faire faire des travaux à M. Da Silva. Oh ! Il lui vint l’idée qu’elle aurait pu le lui proposer, il aurait peut-être voulu l’avoir ou le revendre lui-même. Tant pis, elle avait fait affaire !
Elle se précipita dans sa salle de bain et se prélassa dans sa baignoire, en attendant son amant, du numéro sept, M. Charbonnier. Un bel homme dans la force de l’âge et du démon de midi. Sa pauvre femme en avait pris son parti et ne vivait quasiment plus avec lui. Ils avaient une résidence secondaire en Provence. Mme Charbonnier ne venait qu’occasionnellement pour des raisons administratives et ces jours-là étaient
des « gardes à vous » et des « profils bas » pesants pour les deux soupirants. Lorsque les présentations avaient été faites pendant la première Fête des Voisins à laquelle participait Mme Fribourg, il y avait eu comme un courant électrique entre elle et M. Charbonnier. Il ne tarda pas à se
manifester devant sa porte, en fin d’après-midi, une bouteille de champagne à la main... et depuis, tous les soirs, M. Charbonnier arrivait chez elle. Comme leurs maisons étaient sur le même alignement, il utilisait un chemin de traverse situé à l’arrière des habitations qui permettait un accès pour entretenir les haies et clôtures. Ce petit passage avait trouvé entre leurs deux foyers une tout autre fonction, autorisant des allées et venues plus discrètes, voire incognito. En théorie... Mme Charbonnier savait, mais Mme Charbonnier préférait sa vie en Provence depuis des années et ne gardait son mari que pour les apparences. La bonne vieille rengaine de la honte du divorce dans certaines familles.

Le lendemain, vers dix-neuf heures, quand les acheteurs du composteur arrivèrent, Mme Fribourg était impatiente de se débarrasser de cet objet inutile et de retrouver son amant juste après. Elle les trouva assez originaux. Des « bobos » ancienne génération qui vivaient façon « bio » en faisant un maximum de choses par eux-mêmes, en se passant de la vie de surconsommation qu’est la nôtre aujourd’hui. D’oùl’acquisition d’un composteur supplémentaire pour eux. Ils expliquaient à Mme Fribourg les bienfaits de faire soi-même son jardin, son pain, avoir ses œufs le matin par des poules déambulant en plein air, des moutons pour tondre le gazon, des herbes folles dans leur terrain, de l’eau de pluie pour arroser, etc. Mme Fribourg écoutait d’une oreille distraite, bien contente de son confort moderne. Elle était devant le composteur et s’apprêtait à l’ouvrir en grand quand elle eut un haut-le-cœur en soulevant le couvercle. Non pas d’anciens déchets en train de composter s’offraient à sa vue, mais un cadavre au-delà du procédé de compostage y reposait, en vrac ! Mme Fribourg lâcha le rabat avec un petit cri. Les potentiels acheteurs s’enquirent immédiatement. Qu’est-ce qui n’allait pas ? Ils pouvaient regarder ?

– Ah non ! s’exclama Mme Fribourg en faisant barrage de son corps devant le composteur.
– Pardon ? demanda le monsieur.
– Euh..Je crois qu’une bête est en train de se décomposer dedans. Vous savez, on a plein de chats dans la résidence.
– Je peux l’examiner si vous voulez. C’est la nature. Mais comment aurait fait un chat pour ouvrir le capot ? S’interrogea justement l’homme.
– Euh, bon, okay, je vais être honnête, y’ a un trou derrière ! Voilà, je ne vais pas pouvoir vous le vendre, improvisa-t-elle. Je vais vous raccompagner.
– Mais attendez, c’est peut-être réparable, il a l’air en bon état de ce côté, on peut voir l’arrière ? Et puis s’il y a un gros rat dedans, cela ne nous fait pas peur vous savez, on a l’habitude, nous ! insista la dame.
– Non, je vous dis que non ! commença Mme Fribourg en entendant sa propre voix monter dans les aigus. J’annule la vente, je vous dis !
Et elle les houspilla de force jusqu’à leur voiture, un Combi mal en point, tout en ignorant leurs protestations. Ils repartirent dans leur engin cahotant et crachant une fumée noire, pour le moins pas très écologique.
Mme Fribourg se précipita sur son téléphone portable de haute technologie pour appeler à la rescousse... son amant. M. Charbonnier arriva en trombe directement par le jardin, moitié affolé, moitié dubitatif. S’attendant presque à une mauvaise blague. Mais il déchanta devant l’objet de l’affolement qu’ils examinaient maintenant de manière suspecte.
– C’est là depuis quand ? Demanda-t-il à une Mme Fribourg blanche et tremblante.
– Je sais pas, moi ! S’il faut, depuis des lustres !
– T’as pas regardé le composteur à l’achat ?
– Bah, non, je m’en sers pas et je m’en fiche. La preuve, je l’ai mis en vente !
– Faut tout examiner avant de signer !
– Oh ça va, c’est facile à dire, t’étais pas là à la visite. Et pis t’es bien content que je l’aie achetée cette maison et que j’habite ici, non ?
– Bon, bon, okay, tenta-t-il d’apaiser.
– Qu’est-ce que je vais faire ? Faut prévenir la police ?
– Ah non ! On va pas faire ça, après ils vont fouiner partout. On va être mis en lumière. Pas question de ça. Je te rappelle ma femme... maugréa-t-il.
– Ah oui, elle et son argent qui te tiennent par un fil à la patte !
– Bon, on va pas commencer comme ça...
– On fait quoi alors ?
– Je m’en occupe, lâcha M. Charbonnier au bout de quelques longues minutes.
Cette soirée fut nettement moins gaie pour les deux tourtereaux. Il ne fut pas question de cinq à sept et cela avait même un peu ébranlé leurs envies futures. Un gros os venait de perturber leur ritournelle amoureuse. Mme Fribourg se rappela qu’elle aurait pu le donner sans vérifier à ce pauvre M. Da Silva. Quelle histoire cela aurait fait ! Mais elle se demanda quand même si ce n’était pas une idée de Mme Charbonnier, pour vengeance. M. Charbonnier, lui, se demandait s’il avait une brouette dans son cabanon de jardin.

Fin... A paraître prochainement

La carte de fidélité - cédric Lesueur

la carte de fidélité

- Vous avez une carte de fidélité ?
- Euh, oui… Attendez.
Mal à l’aise, hésitant, je mis un certain temps à farfouiller dans mon portefeuille, puis lui tendit le fameux sésame.
- Non, désolée, ce n’est pas la bonne, fit-elle avec une moue dubitative.
Trop de cartes tuent la carte. Je devais en avoir une dizaine et chacune me donnait droit à des avantages exceptionnels si tant est que je veuille bien soulager régulièrement mon compte bancaire.
- Ah effectivement, constatais-je un peu gêné de mon étourderie.
- Vous n’êtes pas si fidèle en fin de compte, conclut-elle d’un sourire complice avec la cliente suivante, une sémillante sexagénaire dont le caddie plein à ras bord était proche de l’explosion.
Moi aussi d’ailleurs… Rouge pivoine, j’enfournais mes achats dans les cabas aussi vite que je pouvais et râlais intérieurement après ma femme qui m’avait imposé cette séance de torture.
- Au revoir, dis-je poliment en baissant la tête.
- A bientôt, j’espère.
Sauf erreur de ma part, ou bien elle s’était foutue ouvertement de ma gueule ou bien elle m’avait dragué, agréable sensation qui pourtant ne m’était plus arrivée depuis le siècle dernier. Par habitude et par un sens trop aiguisé de la réalité de la vie, je penchais logiquement pour la première hypothèse, la plus désagréable… Mais l’espoir fait vivre et même infime, il avait ravivé la flamme d’une vie par trop blafarde.  La chaire est faible, l’homme d’autant plus…

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sentiments exacerbés - cédric Lesueur

jalousie

En haut de la plus haute et de la plus sombre des tours, deux hommes dans des costumes anthracite se toisent méchamment. Dans leur immense bureau au mobilier gris, aux murs gris, au plafond gris, ces types tirés à quatre épingles, brassent des milliards d’euros et conditionnent l’avenir de dizaines de milliers de personnes. Les directeurs de la MALO-Q  sont encore jeunes mais déjà tellement puissants. Pourtant, ils ne sont pas encore au sommet, pas totalement. Il y a un dernier étage avant de toucher le Graal, d’atteindre le paradis… Ou l’enfer ? Au dessus, vit un prédateur autrement plus redoutable. Monsieur Samer, de son prénom Pierre Yves André demeure le général en chef pour quelques mois encore de cet immense vaisseau qu’est la multinationale MALO-Q, un consortium financier qui rapporte presque 11 pourcents par an à ses bienheureux actionnaires, des fonds d’investissements américains pour l’essentiel. Mais, toutes les bonnes choses ont une fin hélas et le sémillant dirigeant approche fatidiquement de la date de péremption… A 60 ans passés, les statuts de la holding l’obligent à partir les poches pleines, mais lui donnent aussi le droit de choisir qui sera son successeur parmi la paire de « spécaluteurs » précoces qui lui font office de sous-directeurs surpayés et de lèche-culs invétérés.
 
Ce matin-là, comme tous les jours, les candidats au titre de golden boy de l’année rivalisent d’imagination pour plaire à leur seul et unique électeur. Dehors, il pleut, mais ils s’en foutent comme de leur premier million. Derrière leurs multiples écrans aussi plats que leurs encéphalogrammes, ils n’ont même pas remarqué l’absence de Madame Michu, la secrétaire de direction, pourtant fidèle au poste depuis plus de 30 ans. Paul Amploi et Gérard Menvussa se détestent cordialement, mais une seule et même passion les unis ; les nombres et surtout les courbes de rendement qui les accompagnent. Celles de la nouvelle venue va emporter leur adhésion et tout sur son passage.

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Il était un foie… - Cédric Lesueur

Le chien jaune

Au Chien jaune, ce soir-là il y avait Black Mamba, la voix de la soul et des opprimés. Plus que jamais fidèle à son nom de scène, son corps ophidien ondulait au milieu de musiciens transis d’amour et de « free base », une drogue en vogue à Chicago… Mais on était un océan plus loin, dans un autre monde... en Bretagne, à Concarneau plus précisément. Le chouchen et autres boissons magiques coulaient à flot et les habitués, pour la plupart des marins, semblaient tous hypnotisés par ce petit bout de femme se trémoussant avec une énergie incroyable dans sa robe psychédélique.
 
Parmi les spectateurs, Because le barman, qui était le frère de Black Mamba et accessoirement le propriétaire du bar, souriait de toutes ses dents nacrées. C’est lui qui l’avait sortie d’Englewood trois jours plus tôt pour qu’elle échappe aux griffes acérées de  Jo Loco, l’un des caïds les plus craints de ce quartier miteux. Le gangster était désespérément fou de la jolie chanteuse et, lorsqu’il ne la frappait pas ou n’abusait pas de son corps d’ébène, il l’obligeait insidieusement à chanter du Rap, ce qu’elle détestait par-dessus tout. Pour assurer la sécurité de sa cadette mais surtout pour la rassurer, Because avait dû engager des comparses, une paire de clients parmi les plus assidus, des piliers de bars indéboulonnables qu’il faisait plus ou moins passer pour des gardes du corps. Monsieur Bloche, de son prénom Jérôme, passionné de polars et sans emploi dans la vraie vie, avait pris son rôle très au sérieux. Trop peut-être…

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Vice et vertu, vice et versa - cédric Lesueur

Les sept péchés capitaux

1436 dans le nord-est de l’Italie. Bartholomé Casivelurius était un jeune vénitien, fils unique de riches négociants, bien dans sa peau, trop peut-être. Tel un glouton insatiable, il passait l’essentiel de ses journées vautré dans le luxe, à manger, ingérer inlassablement tout ce qui lui tombait sous la main. Pour ne rien arranger, hormis écouter d’une oreille distraite les monologues lénifiants de son précepteur, il ne faisait rien, strictement rien, absolument rien. Si bien qu’à quatorze ans, le Bibendum dépassait allègrement le quintal. Sa mère Luisa le couvait, mais pas Bénédict son père, trop souvent absent hélas, qui n’appréciait pas le comportement oisif de son futur et unique héritier, mais alors pas du tout... De retour d’un lointain voyage, il lui fit comprendre d’une façon assez particulière en lui offrant un porc et une couleuvre choisis évidemment pour leurs caractéristiques bien marquées : Le cochon prénommé Gula (gourmandise) était presque aussi gros qu’un hippopotame, si ce n’est plus... Quant à Acedia (paresse) la couleuvre, elle bougeait si peu que parfois on la croyait morte.
 
Au bout de deux années de captivité seulement, ses singuliers animaux de compagnie mourront dans d’atroces circonstances. Avaler des couleuvres peut parfois s’avérer mortel pour un porcidé obèse…

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Les naufragés de l’invincible IV - cédric Lesueur

Les naufragés de l'invincible

Pas un souffle de vent, une brume épaisse et une chaleur suffocante. La caravelle « L’invincible IV » n’avançait pas d’un pouce. L’équipage, non plus… Les sept pirates qui n’étaient pas des nains malgré leur petite taille restaient désespérément immobiles, attendant sans doute un signe du destin ou d’Éole tout au moins. En haut, le guetteur, un Ivoirien nommé Sorane ne voyait toujours rien venir et pour cause, avec cet épais brouillard on ne pouvait guère voir plus loin que le bout de son nez. La mer était d’huile, mais point de sardines à l’horizon, seulement un grand requin blanc presque aussi gros qu’une baleine qui tournait inlassablement autour du navire. De mémoire du Capitaine Cruchet, on n’avait jamais vu ça… Au fond de lui-même, le vieux boucanier savait pertinemment que cela ne présageait rien de bon… Sa jambe de bois le démangeait furieusement comme si mille moustiques l’avaient piquée.
 
Et il avait raison le bougre… Soudain, un bruit sourd et inattendu déchira l’atmosphère et sortit brutalement les marins de leur torpeur. Des vagues bien plus hautes que le mat se mirent à déferler constamment sur le pauvre navire. Les voiles furent aussitôt déchirées, déchiquetées en misérables lambeaux et Sorane, sans le vouloir, fit un plongeon digne des Jeux olympiques. Mais, ce n’était pas le plus grave, d’hallucinantes déferlantes se fracassèrent contre la coque et voulurent la projeter vers des falaises qu’on devinait, mais qu’on ne voyait pas. Par chance, le ressac empêcha la catastrophe ou tout du moins retarda l’échéance. Les marins découvrirent subitement qu’ils étaient très proches de la côte, mais tout ce qu’ils voulaient maintenant, c’était sauver leurs misérables peaux de mécréants. 

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