Trois petites boulettes

Chapitre 1

Trois petites boulettes. Bien préparées. Juste sous mon nez, sur la table basse. Je pouvais deviner les couches d’emballage. Il y avait un film plastique qui couvrait du papier aluminium. Peut-être à l’intérieur un autre bout de rouleau transparent ou quelque chose de similaire pour contenir les 2 ou 3 grammes requis par petite boule.
-         Tu verras c’est facile.
Je n’y croyais pas. Cette proposition pour effacer mes dettes. Ce n’était pas n’importe quel type de proposition. À bien étudier.
-         Qu’est-ce qui te gêne ? demanda le molosse aussi large que haut.
-         Bah, les conditions, répondis-je platement.
L’œil bovin de Marco me toisa. Il ne comprenait pas.
Il faut dire que je n’avais pas beaucoup de solutions. Trois mille euros, ça ne se rembourse pas comme ça, à moins de gagner au loto…
Une boulette. Deux boulettes. Trois boulettes.
Je n’arrivais pas à m’y résoudre.
-         Avec un laxatif ensuite, tu t’en sors nickel ! m’encouragea-t-il.
La bienveillance du bovin m’alla droit au cœur. Cependant, mon côlon irritable me criait : ça va pas, non ?!
Non, ça n’allait pas du tout. Je pesais le pour et le contre. Je pouvais rembourser ma dette. Ça, c’était le point positif. En revanche, je voyais deux possibilités pour le déroulement du scénario. Et question scénario, je m’y connaissais, j’écrivais les pires navets pour l’industrie du porno. VDM. Jusqu’au bout !
Première prise : j’avale lesdites boulettes pleines de cocaïne, avec un jus de fruits. Pêche. Oui, tiens, un jus de pêche, ça faisait un bail que je n’en avais pas bu. Ça passe dans le gosier. Ça fait son chemin comme il se doit. Je prends un laxatif le soir dans l’avion. Et demain, à Mallorca, je retrouve les petites boules, me narguant dans la cuvette des w.c. d’un hôtel sans luxe. Tout va bien.
Deuxième prise : je gobe difficilement ces satanées boulettes, plus grosses que prévu. Des litres de jus de pêche n’y changent rien. Ça coince. Je crains l’explosion dans le tube digestif en plein vol. J’arrive au motel miteux avec de la fièvre et une occlusion intestinale à la clé. Je finis aux urgences. Il ne faut rien dire. Mais après un passage sur le billard, y’ a des flics partout dans la chambre. Je suis stone pour la semaine. Je délire. Je termine en tôle. Tout va mal.
Avec ma veine caractérisée dans la vie, je penche aussitôt pour la deuxième option.
Je déglutis péniblement. Rien que ma salive ne passe plus, comment voulez-vous que j’avale trois ballotins de coke ?!
-         Écoute, Marco. Mon transit et moi avons tranché, je peux pas faire ça !
-         Tu déconnes ? C’est quoi le problème, y’a que trois paquets. Y’ en a qui s’en engouffre 10 !
-         C’est impressionnant, effectivement, acquiesçais-je admiratif.
-         C’est pas compliqué. T’avales, tu prends un laxatif et pis tu chies !
Annoncé comme ça, ça avait l’air simple !
Je décidais de me mettre au niveau de l’œil bovin qui virait au rouge devant mes réticences :
-         C’est pas que je veux pas. Je peux pas ! Je chie pas sur commande !
Œil bovin ne sembla pas comprendre. Bon, j’étais peut-être monté un peu dans les aigus aussi. Rien de viril. La trouille. En fait, en y repensant, j’aurais pu avoir la courante à ce moment précis. Ça n’aurait servi à rien. Je n’étais pas à Mallorca. Je n’avais pas de boulettes à expulser. Je vous le dis : VDM.
La porte s’ouvrit brutalement dans un grand fracas. Cela coupa court notre conversation amicale.
 

Chapitre 2

Big boss fit son entrée avec un autre sbire moulé façon viking. Moi, je faisais 1m75 et 70 kilos au garrot. Entre Œil bovin et Viking, je ne ressemblais à rien. Pas d’abdos. Pas de carrure. Je n’avais qu’un cerveau et de l’imagination. Autant dire que ça ne servait à rien face aux deux acolytes.
Big boss avait l’air contrarié :
-         Pourquoi t’es encore là, toi ? lança-t-il à mon attention.
Aïe ! J’abusais de l’hospitalité. J’aurais dû avoir déguerpi, l’estomac rempli et heureux de mon sort si possible. Les négociations avec Big boss seraient moins simple. Il ne connaissait pas la signification du mot « non ».
-         Je suis enchanté de la proposition, commençais-je péniblement. Seulement, tu vois, je peux pas. J’ai comme un souci anatomique.
-         Quoi ? beugla Big boss.
Ah, « anatomique » : ça coinçait. Je définis :
-         J’y arriverais pas à avaler ta merde et à la recracher. Ça ne marche pas chez moi.
-         On te demande pas de vomir ! intervint Viking.
Je levais les yeux au ciel. Non, mais là, il fallait un geste divin sinon ça ne finirait jamais.
Big boss enchaina :
-         Et tu vois une autre solution, gonzesse ? railla-t-il.
« Gonzesse », c’était parce que je passais pour une mauviette. M’en foutais du moment que ces boulettes assassines ne traversaient pas mon corps. De toute façon, je n’en avais jamais imposé physiquement. Même sur les plateaux de tournage, les actrices me croyaient gay. J’en avais pris mon parti pour les mater sans scrupule. Après tout, ce n’était que justice. Ça avait été moins drôle quand un figurant homosexuel s’était mis dans la tête que j’étais mignon… J’avais rectifié le tir discrètement. Heureusement, le gars était tellement sympa et compatissant que c’était devenu mon pote. En plus, en soirée, il ne me portait pas préjudice !
-         Alors ? insista Big boss, impatient.
Ah oui, c’est vrai, il fallait trouver un plan B.
-         Écoute, je pense qu’on peut glisser ça dans les affaires de tournage. Il y a tellement d’accessoires bizarres. En général, les gens des douanes se marrent ou sont effrayés quand ils veulent savoir à quoi ça sert. Comme je suis bonne pâte, c’est toujours moi qui m’y colle au passage douanier. Je peux planquer ça dans un gode ou une cravache. Enfin, j’improviserai.
-         Tu sais qu’il y a les chiens ? demanda Big boss avec une moue dubitative.
-         Oui, mais alors là, tu vas rire. J’ai déjà eu le coup en allant en Grèce. Ils n’avaient jamais vu autant d’accessoires et on a beau les nettoyer, bah… reste l’odeur humaine. Ça avait rendu dingue un berger allemand, du fait des hormones. Enfin, bref, tout était rentré dans l’ordre assez vite. Ils n’allaient pas bloquer l’aéroport pour nous.
-         Tu te fous de moi ! tonna Big boss. Vous déboulez en masse pour du porno, un des meilleurs milieux pour ma clientèle ! Ils vont vous renifler de près !
-         Ah oui, ça, c’est sûr ! Comme à chaque fois. Sauf qu’à Mallorca, il y a un douanier qui est devenu sympa avec moi. À force de passer tous les trois mois devant lui, il me reconnait maintenant et il est au courant de ce qu’on trimballe. Du coup, il est plus détendu à la fouille.
Big boss était dubitatif. Faut dire que je m’avançais un peu sur ce coup-là. Il me regardait comme un con qui lui raconte une embrouille pas drôle.
Je ne savais pas pourquoi on l’appelait Big. Il était le boss c’est sûr, mais « big »… il était plus petit que moi. Légèrement grassouillet et chauve. Au moins, moi j’avais mes cheveux ! Une belle toison brune d’ailleurs. Ma fierté devant les filles ! Le seul truc qui retenait leur attention. « Il » s’était rattrapé là-haut avec mes tifs. Histoire d’adoucir ma peine sur terre. Ça permettait de converser et d’alpaguer le chaland. En général, ça coinçait quand on arrivait à la phase « non, mon métier ne m’offre pas l’occasion de te tromper ni de te refiler une MST ». Bref !
 

chapitre 3

 
-         Si t’as le moindre problème en douane, tu passeras pas la nuit. Capisce ?? trancha Big boss.
Merde, Big boss était bilingue !
Viking me prit pour un gros naze et mima pour ma compréhension : le pouce glissant lentement sous la gorge, façon dernier sourire. Marco se marrait doucement.
Alors, petit un : j’avais bien « capisce ». Petit deux : Viking et Œil bovin me gonflaient, mais je le gardais pour moi. Question de biceps !
-         J’ai l’air con comme ça, mais c’est un genre que je me donne ! répliquais-je presque assuré.
-         T’auras pas deux chances, me lança Big boss avant de me tourner le dos comme un mal poli, Viking sur ses talons.
Restait Œil bovin et moi, en toute intimité. J’attrapais les trois petites boules de coke et les fourraient rapidement dans la poche de mon jean. Au moins, là, elles n’étaient pas dans ma bouche, pensais-je avec un demi-sourire presque vainqueur.
Le demi-sourire s’effaça une fois dans la rue. Je psychotais. J’avais l’impression que tous les passants me regardaient et mataient ma poche. Ils savaient ! Tous ! Je délirais ainsi jusque chez moi, comme si la drogue avait traversé mon jean et agissait quand même sur mon cerveau et mes nerfs. J’avais failli courir comme un dératé qui a mauvaise conscience quand je croisais la route d’un agent de verbalisation au pied de mon immeuble.
Je claquais la porte de mon appartement derrière moi, en sueur ! Même ça, ce n’était pas dans mes cordes ! Ramener des paquets dans la poche de mon pantalon, comme si de rien n’était. Quand on y réfléchit, c’est comme si je revenais du ciné avec trois tickets de séances. C’était quoi la différence ?! Quinze ans de prison, probablement. Il faudrait que je travaille ça avant le départ de ce soir.
Si seulement je n’avais pas eu besoin de fric. Foutu pognon ! Avec cette économie de merde, l’industrie des arts et spectacles avait des creux et des bosses. Même le porno ! Du coup, pas de boulot pendant trois mois. La concurrence était rude. Quand tu fais trois repas par jour et que tu es scénariste indépendant… bah, tu vis plus ! Plus de revenus. Ils avaient été peu compréhensifs chez Pole emploi. Par mails. Bah oui, en plus, question humanité, on en avait sérieusement pris un coup dans l’aile !
Et il fallait bien payer le loyer de ce petit appartement, en plus de manger des pâtes. Un T1 en plein centre-ville de Paris, près du Marais. Joli standing ! Alors, du coup, Alex avait pris contact avec le pote d’un pote qui pouvait aider : Big boss…
Alex était maintenant dans la mouise. Il reprenait son job au ralenti, le premier tournage allait se faire à Mallorca. L’équipe partait ce soir par un vol charter.
Après une douche méritée, Alex prépara son sac et s’assit sur son canapé, une bière à la main pour réfléchir. Comment procéder ?
Dans sa tête, il envisagea tous les cas possibles et déjà connus. Ce qu’il ne savait pas, c’était comment allaient se passer les contrôles avec de nouvelles mesures. Il y avait tout le temps de nouvelles mesures. Un anxiolytique avant le vol ? Il devait avoir l’air « naturel » et « content » de reprendre le boulot.
Il se regarda dans la glace avant de partir de chez lui, il avait plutôt l’air constipé !
Il improviserait, se dit-il dans le Uber qui l’amenait vers Orly. Il sentit dans sa poche de jean, les trois protubérances qui lui faisaient battre le cœur comme un condamné allant à la potence.
Foutues boulettes !
 
 

chapitre 4

Je suais à grosses gouttes en arrivant à l’aéroport. Ils allaient me foutre en quarantaine si je ne me calmais pas. J’allais rester coincer comme un con à l’aéroport avec la coke !
J’allais aux toilettes me passer de l’eau sur le visage. Même pas envie de pisser, j’avais plus une seule goutte dans le corps à force de dégouliner de peur.
J’achetais à boire dans un distributeur automatique et me rapprochais de l’équipe technique que j’avais repérée dans le hall d’embarquement. Ça allait peut-être me détendre de discuter avec eux.
Mais mon cerveau était en alerte rouge, je ne me concentrais pas sur les conversations à bâtons rompus. Ils étaient tous contents de partir en tournage. J’avais vu du coin de l’œil les acteurs et actrices en train de se retrouver. Je commençais à me faire des films dans la tête. Le vigile me reluquait bizarrement. L’hôtesse au sol qui se mettait en place me regardait de travers. J’en étais sûr.
 
On faisait la queue pour passer les contrôles. Les jambes flageolantes, je laissais défiler tout le monde. J’avais presque envie d’aller aux toilettes. Et si je les avalais au final ces satanées boules ? J’aurais peut-être juste le temps d’arriver à Mallorca avant de me précipiter sur le trône… J’allais rebrousser chemin quand une petite vieille s’approcha de moi. Elle me voyait blanc comme un linge ou vert de trouille et s’inquiétait. Si j’avais peur de prendre l’avion ?
Oh, bah oui, tiens, c’était une bonne excuse.
J’entamais la conversation. En même temps, je n’avais pas le choix. La vieille restait scotchée à moi. Je n’arrivais plus à élaborer de plan pour passer la drogue. Elle m’embrouillait l’esprit. Et me poussait à moitié à avancer. J’essayais de garder mes distances et cela me demandait beaucoup d’énergie. Sans que je m’en rende compte, j’étais devant le scan de l’aéroport avec elle. Je me figeais. Mais la petite dame prit les choses en main, elle parlait aux vigiles. Elle avait de l’aplomb. Je n’avais pas tout suivi, mais on était passé tous les deux en même temps, comme une lettre à la poste. Du temps où ça marchait bien…
La mamie me guidait jusqu’aux sièges où nous allions attendre l’appel des numéros de places pour le vol. L’équipe de tournage était au complet devant moi. Une actrice était en train d’expliquer à la petite vieille notre « métier ». Loin de s’offusquer, cette personne âgée s’intéressait à nous. Sans nous juger, ce qui est plutôt rare. Essayez de prendre un avion en toute discrétion avec des acteurs pornos et des tonnes de bagages sensibles, vous allez tout de suite attirer l’attention ! Puis la mamie nous distribua des gâteaux au chocolat qu’elle sortit de son grand cabas.
J’étais effaré. Comment avait-elle passé de la nourriture ? Et moi, comment j’avais réussi à traverser le scan avec mes boulettes dans la poche ??
La plupart de mes collègues refusèrent poliment la pâtisserie. Quant à moi, je n’eus pas le choix de nouveau. Mamie me déposa un gros bout dans la main alors que ma bouche s’apprêtait à lui demander comment nous avions pu franchir les contrôles aussi facilement. Abasourdi, je me contentais de mâchouiller par habitude plus que par politesse.
Nous embarquâmes et mamie s’assit d’autorité à côté de moi. J’avais eu le bonheur d’être placé à côté d’une charmante actrice que je ne connaissais pas trop et avec qui j’aurai apprécié converser un peu. Je n’avais rien demandé, mais pour une fois qu’on ne me mettait pas avec le maquilleur ou le cameraman ! La jolie comédienne échangea sans sourciller son siège avec la petite vieille, que je trouvais du coup nettement moins sympathique. Sans compter les ricanements des collègues qui raillaient ma « nouvelle copine »… humour de beauf !
Quand l’hôtesse passa pour les boissons, je me jetais sur un whisky sans glace. J’avais bien besoin de cela pour déglutir correctement de nouveau. Et le gâteau de mamie m’avait donné soif. Elle se contenta d’un jus d’orange et sourit vaguement alors que je commençais à dodeliner de la tête quelques minutes plus tard.
Je me réveillais péniblement, la mâchoire serrée, juste avant l’atterrissage. Mamie fut la première personne que je réussis à distinguer. J’étais au ralenti. Mamie demanda de l’eau pour moi à l’hôtesse. C’était quand même bien gentil. Elle prenait soin de moi cette mamie ! Je n’avais pas l’habitude.
Et elle me dit que la prochaine fois, je ne devrais pas mélanger alcool et cannabis, cela faisait trop pour un non initié !
De quoi ??
J’entendais les rires des passagers derrière moi, des gens de l’équipe et les autres suivirent. Ils étaient apparemment bien conscients de ce que contenaient les gâteaux de mamie. J’étais l’ahuri qui s’était fait avoir !
-         Mais comment avez-vous passé ces gâteaux aux contrôles ? lui demandais-je la bouche pâteuse.
-         Oh, c’est mon secret, mon petit ! Les space cakes, c’est pour m’aider à surmonter les vols en avion. Je n’aime pas ces engins. Mon neveu me laisse passer tranquillement le contrôle, il est au courant et je lui en donne pour lui et ses collègues au passage. Et comme vous aviez l’air bien angoissé aussi, j’ai partagé !
J’admirais son dentier blanc ivoire à travers son sourire tandis que l’hôtesse nous invitait à rabattre la tablette devant nous. Nous atterrissions.
Il y avait eu des turbulences, les gens en parlaient autour. Moi, je n’avais rien senti !
Mamie-jeanne m’avait sauvé la vie sans le savoir et j’étais stone en arrivant à Mallorca. Stone, mais pas sorti d’affaire pour autant. Il restait à sortir de l’aéroport !
C’était sans compter sur Mamie-jeanne…
 

chapitre 5

Arrivés à l’aéroport de Palma de Majorque, nous étions tous en file indienne, en attente de passer les contrôles avant de récupérer les bagages et accessoires de tournage. L’équipe se regroupa au complet, et Mamie-jeanne me collait toujours aux basques. Je l’avais poliment enjoint à partir devant, car nous allions procéder aux inspections et avec les éléments de production il fallait compter un certain temps. À cela, s’ajoutait le fait que je devais me concentrer sur le franchissement des protubérances dans la poche de mon jean. J’avais besoin d’espace, d’air, de silence, d’être touché par la grâce…
Mamie-jeanne n’en démordait pas, elle ne nous lâchait pas. Enfin, ne me lâchait pas, tout en guettant les agents de douane en fonction.
On se rapprochait dangereusement. Le visage fripé de Mamie-jeanne s’éclaira soudain, elle se détendit encore plus et babilla de plus belle. Elle avait dû se goinfrer d’un nouveau morceau de space cake, je ne voyais pas d’autre explication.
Mais, moi, ça me saoulait ! Si je l’envoyais bouler au milieu du groupe, au pied des contrôles, j’allais créer le scandale. Était-ce une bonne idée ? Une diversion ? Ça me soulagerait bien, en tous cas. J’étais de nouveau trempé de sueur et sur mon front blanc et fiévreux, on devait lire « coupable » en majuscule. Je manquais d’air.
C’était notre tour.
Avant que quelqu’un de l’équipe puisse dire quoi que ce soit, Mamie-jeanne m’entraîna d’autorité par le bras devant les douaniers. C’est fou la force qu’elle avait cette mamie, les space cakes la rendaient invincible ! Je n’arrivais plus à déglutir. Mes jambes jouaient des castagnettes. Mamie-jeanne s’élança vers une douanière qui l’étreignit de bon cœur.
Tout le groupe regardait la scène, attendrie. Moi, j’étais mortifié. C’était quoi ça encore ? Elle avait sa filière d’agents des douanes et écoulait ses pâtisseries régulièrement ?
Mon esprit s’emballa. Mamie-jeanne était en fait une passeuse de drogue digne de Big boss. Elle était beaucoup plus à l’aise et aguerrie que moi. Elle avait son réseau. Je me voyais déjà faire les présentations à Big boss et peut-être que cela finirait par une idylle sur fond de coke et space cake géant en guise de gâteau de mariage. J’élaborais mentalement le scénario le plus ringard de ma carrière. Même pas une scène interdite aux moins de 18 ans. Je ne pouvais pas imaginer ça !
Mamie-jeanne me présenta sa nièce, du côté d’un oncle rapporté et greffé sur un quelconque rameau d’arbre généalogique, qui lui servait de passe-droit aux contrôles douaniers.
J’avais trouvé mon maître !
 
-         Elle s’appelle Nina. Elle est adorable, n’est-ce pas ? m’invita à la saluer Mamie-jeanne avec un regard malicieux.
-         C’est toi qui es formidable Mémé ! répondit la Nina en question avec un sourire et un accent effectivement adorables. Passez par ici, avec tout votre matériel. Mon collègue m’avait prévenu, il est malade aujourd’hui. Pas de souci, vous pouvez y aller.
Mon seul contact était souffrant. Mais il avait briefé la collaboratrice et quelle collaboratrice !
Je peux l’embrasser, moi aussi ?? Pardon, c’est l’émotion. Les nerfs.
Moi, j’arborais un rictus en guise de sourire, je dégoulinais et je ne pouvais même pas articuler « enchanté ». Nina devait me prendre pour un débile. Je ne me serais pas jeté une pièce dans la rue si je faisais la manche avec ma dégaine malingre.
Et nous voici, toute l’équipe de tournage, matos sur le dos et bagages à la main, à passer devant les douaniers comme de véritables VIP, Mamie-jeanne crochée à mon semblant de biceps. Elle me tapotait le bras comme pour m’apaiser, comme font les vieux ou les mères qui réconfortent. Bref, elle savait.
À cet instant, j’espérais avoir la dignité d’atteindre le bus réservé à notre effet avant de m’évanouir.
 

chapitre 6

Okay, j’avoue, j’ai pas vu défiler le paysage dans le bus. J’ai pas entendu non plus l’équipe proposer à Mamie-jeanne de monter avec nous. J’ai pas écouté les conversations des uns et des autres, trop contents de venir faire un tournage, à Mallorca. J’ai pas non plus repris de space cake que Mamie-jeanne distribuait à tour de bras. Elle en avait planqué combien dans son cabas ?!
J’ai comaté. Somnolé. Divagué. Déliré.
Arrivé à l’hôtel, je me laissais mener à la baguette par l’équipe. On déchargea les bagages. Chacun prit sa chambre réservée. Moi, je la partageais avec Éric, le cameraman. Il ronfle, mais je ne relève pas. De toute façon, je n’ai pas le temps d’aller poser mon sac de voyage.
Du coin de l’œil, je remarque qu’on me guette au fond du bar. Et ce n’est pas une hôtesse d’accueil comme dans les films que j’écris. L’hôtel n’est pas d’un grand standing, mais il y a un bar/restaurant. Pas trop tape-à-l’œil. Et il y a une piscine. J’entends vaguement les femmes de l’équipe monter dans les aigus et se donner rendez-vous là-bas dans une demi-heure. Les gars du groupe vont les imiter, c’est sûr. J’ai donc une demi-heure devant moi pour aller régler mon affaire avec mon rencard au bar.
Plus je me rapproche du comptoir, plus je le trouve imposant mon rencard. Quand j’arrive sous son nez, littéralement, je le prends pour un boxeur. Sans un mot, il me montre que je dois le suivre.
Je n’aime pas ça. Je transpire de nouveau.
-         Tu vas où, mon petit ?
Je me retourne et découvre Mamie-jeanne, qui va se planter à côté du boxeur, au niveau de sa taille. Je l’avais zappé la mamie. Elle était encore là ? Elle est descendue à cet hôtel aussi ou elle a décidé de m’adopter ? Tout à mes réflexions, je l’entends discuter avec le boxeur. Non, mais elle est en train de négocier mon bout de gras ou je rêve ??
-         Alors, voilà, tout s’est bien passé, disait-elle.
-         Super, se contenta de répondre sans sourciller l’armoire à glace.
Je pouvais participer à la conversation moi aussi ? Je me sentais encore inutile comme devant Nina quelque temps auparavant. C’était qui cette mamie au final ? Elle connaissait Big boss ? Je devenais soupçonneux.
-         Euh, dites, on pourrait se parler un moment, s’il vous plait ? osais-je demander à Mamie-jeanne.
-         Ah vous ferez ça plus tard, moi, je vais pas moisir ici. Tu me donnes la marchandise et je me casse, intervint le boxeur.
Le ton intimait l’ordre.
-         Tout doux, mon grand. Pas besoin d’être mal élevé. Allez, rends-lui son bien, mon petit, pris le relais Mamie-jeanne.
Alors, « mon grand » c’était le boxeur, et « mon petit », c’était moi. Ça résumait tout.
Le « petit » que j’étais fourra donc sa main dans sa poche et en sortit les précieuses boulettes. Elles étaient brulantes. Je les tendis au « grand » qui les enfourna dans sa propre poche de pantalon en lin bien coupé et plus adapté à la température ambiante et il décampa aussitôt. Business réglé en un éclair !
C’était quoi la suite ?
-         Allez, viens mon petit, m’appela doucement la mamie, on va causer.
En général, quand une femme me disait, « on va causer », sous-entendu, « il faut qu’on parle », ça sentait le roussi et je finissais au whisky et célibataire dans la soirée. Avec Mamie-jeanne, je ne savais pas à quoi m’attendre. J’étais de nouveau nerveux.


chapitre 7

Assis au bar, on eut droit à des cocktails de bienvenue, exécrables, sans arrière-goût de rhum, malgré le nom alléchant de « Bienvenidos à Cuba de Mallorca ». Nul ! Mamie-jeanne faisait plus d’effet avec ses space cakes. Elle commença :
-         Alors, tu fais ça pourquoi, mon petit ?
-         Bah, c’était la première fois et ça se voit bien : je ne maîtrise rien ! J’avais pas le choix, je dois de l’argent à la mauvaise personne.
-         On ne se lance pas là-dedans comme ça, mon petit. Il faut élaborer des plans !
-         Non, mais attendez un peu. Vous faites ça depuis combien de temps, vous ?
-         Oh, la ! Ça fait peut-être dix ans maintenant.
-         Dix ans !!!! je m’étranglais avec mon jus d’orange « cocktail ». Mais pourquoi ?
-         Bah, mon petit, je suis comme toi, j’ai une modeste retraite, faut bien que je vive !
-         Et votre neveu et nièce… enfin, c’est vraiment votre famille ?
-         Maintenant, oui ! lâcha-t-elle avec un petit sourire.
-         Et vous m’avez repéré comme ça ? Dans la foule ?
-         Oh, bah tu n’es pas dur à trouver avec ton anxiété apparente. Cela dit au début je croyais réellement que tu avais peur de l’avion. Mais quand tu as dormi pendant le vol, j’ai compris en inspectant tes poches.
-         Quoi ? Vous m’avez fouillé ? Non, mais…. Quelqu’un vous a vu ?
La pire des choses, se faire tripoter par mamie à son insu ! Si les autres avaient assisté à ça, il était foutu !
-         Dis donc, mon petit, j’ai un peu d’expérience !
-         Je veux pas savoir !
-         Tu dois à qui ?
-         Je ne dois plus rien maintenant.
-         T’es sur ?
-         Bah oui, le deal est clos !
-         Hum, fit-elle avec une moue. Sinon, par curiosité, c’est qui ?
Elle connaissait peut-être, après tout. Et pendant que dans mon esprit germait l’idée que je serais redevable à vie à un trafiquant notoire, je lui parlais de Big boss. Elle voyait qui c’était. Elle travaillait de temps en temps pour lui. Mais n’avait jamais vu le boxeur. En revanche, à l’aéroport au départ, elle avait aperçu Marco.
-         Ah, bon ? fis-je incrédule.
-         Pendant que tu te liquéfiais. Il vérifiait que tu embarquais bien.
Bah, oui, bien sûr ! Elle avait l’œil Mamie-jeanne !
Et elle me raconta sa vie de retraité modeste qui s’ennuyait ferme et qui avait gagné une petite somme au loto, un jour béni. Elle avait tout claqué dans la foulée en s’offrant un voyage à Madrid. Un long weekend. Et elle y avait pris goût, mais n’avait jamais plus remporté suffisamment au loto pour pouvoir le refaire. Et elle commençait à cumuler des dettes aussi. Au coin de sa rue essayait de sévir un petit dealer mal dégrossi qui se faisait détrousser régulièrement de sa came. Mamie-jeanne s’était prise d’amitié pour lui et l’avait aidé. Elle avait fini par le diriger, élaborer des plans pour qu’il se développe et était devenue une référence dans son quartier.
Au final, elle avait été « reçue » par le chapeau du dessus et avait réussi à empocher suffisamment pour renflouer les caisses et pouvait voyager de nouveau. Mamie-jeanne aimait le soleil. Elle ne choisissait que des destinations fun et à la mode ! Ibiza l’été n’avait plus de secrets pour elle. Et elle obtint de la notoriété et finit par gagner le cœur des douaniers qui identifiaient cette vieille dame bien sympathique comme leur propre grand-mère. Et elle s’était ensuite enhardie à passer du cannabis dans ses pâtisseries, il y avait un réseau, un trafic au sein des douanes. Gentiment, Mamie-jeanne assurait ses voyages. Elle était attendue, tout était programmé. Tout se déroulait sans accrocs.
J’étais baba devant mamie. Il me fallait un vrai verre. Je commandais un whisky. Mamie restait au cocktail light. Je vis défiler l’équipe en maillot de bain. Ils étaient goguenards et prêts à investir la piscine. J’eus droit à une réflexion comme quoi je faisais garde-ephad ou un truc dans le genre. Ils étaient fins comme du gros sel.
Soudain, mon téléphone se mit à vibrer dans ma poche. Je fis un bond. Cela réveilla le souvenir des boulettes devenues fantômes dans l’autre poche. C’était Big boss ! Il était enchanté de ma réussite même s’il n’y croyait pas sauf quand il avait eu vent de Mamie-jeanne avec moi. Il avait une nouvelle mission pour nous…